Billet du révérend


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 Le zéro et l'infini,
(Dans notre série, des ch'tis en quête de perfection)

Morgan Motor Company est bien modeste lorsqu'elle propose quelques millions de couleurs pour nos
chères Morgan, j'ai lu ça dans un de ses catalogues. En fait il s'agit d'une infinité de couleurs puisqu'il suffit
d'une molécule en plus ou en moins d'une des couleurs primaires pour obtenir une nouvelle teinte. Cela est
bien connu, donc les constructeurs communs proposent tout simplement une gamme prédéfinie dans
laquelle le client lambda fera son choix.

Ce client lambda n'existe pas chez les amateurs de Morgan. Le client Morgan est forcément un client artiste.

Donc hors les basiques, les verts, British Racing Green, Connaught Green, les Ivoire, bleu, rouge et noir, cet
artiste sera confronté à une infinité de teintes possibles.

Personnellement j'ai opté pour le Connaught Green, il est vrai qu’outre mes penchants ecclésiastiques j'ai
une ascendance paysanne qui me rappelle qu' « un tiens vaut mieux que deux tu l'auras » Mais ce n'est pas
aussi simple, on le verra un peu plus loin.

Mes amis morganistes, plus imaginatifs, vont donc se lancer dans une aventure chromatique que j'appellerai
« le zéro et l'infini »

Le zéro.

Mon très grand ami, le restera-t-il longtemps ? Jacques Vuye, présente une assez bonne illustration du cas
zéro. Il faut dire que c'est un "bitonesque", ce qui veut dire qu'il tente l'exploit mathématique de multiplier le
zéro par 2, mon prof de maths m'a toujours dit que ça fait quand même zéro. Dire quelles sont les deux
couleurs de sa Morgan n'apporte rien au sujet, sauf peut-être agacer les esthètes qui auront la bonté de lire ce
petit mot. Je dirai seulement que Morgan Motor Company a détruit toute archive colorimétrique de son auto
afin que nul ne répète cet objet.

Lors de sa construction, les différents ateliers de l'usine de Malvern étaient remplis de pooh! pooh ! pooh !
de réprobation, les maigres doigts restant des maladroits tôliers amputés se croisaient de terreur, le chef
sellier refusait tout net la mise à disposition de ses cuirs et ressortait d'un recoin obscur un vieux stock de
skaï dégradé, l'atelier de peinture fut mis en quarantaine, les costumes gris des employés de la compta.
furent interdits et l'encre bleue proscrite.

Vous en déduirez peut-être qu’elle est bleue et grise.

Lors de sa sortie d'usine, une équipe des plus érotiques secrétaires de la MMC fut chargée de distraire
Charles Morgan, il l'eût certainement détruite avant sa livraison.

Bon, mon cher Jacques, ceci n'est que pure méchanceté de ma part, ton auto est très belle comme disent
tous les enfants, et certains adultes. Tu peux être heureux, d'autant plus que tu as toujours cru qu'elle était
rose et jaune.

Dans le flou.

Un prof de philo me dirait qu’à l'intérieur de l'infini il y a encore un petit infini, dit Connaught Green,
hé oui !

Là c'est l’égo votre serviteur qui va souffrir, c'est normal c'est bien son tour. Savez-vous mes amis qu'il n'y a
pas qu'un CG !

Il y en a un sacré paquet !

Ce paquet de CG provient tout simplement les états d'âme du peintre mélangeur de la MMC. Eût-il eu la
veille une vigoureuse discussion avec son épouse au sujet de la teneur en sucre de ses petits pois suivis d'un
séjour prolongé au pub local, la molécule baladeuse de son mélange savant en fut affectée. C'est une
possibilité.

Cette curiosité me fut récemment expliquée. Je commandais alors un tout petit pot de peinture CG afin de
peindre un discret accessoire de ma Morgan (petite tôle d'aluminium amoureusement courbée et assortie de
mignonnes louvres. Elle est ajoutée à l'avant sous le radiateur et destinée à cacher un léger désordre sous le
moteur, boulons, attache de remorquage, bouts de fil de fer, chatons imprudents, and so on… éléments
disparates visibles chez ceux qui ont choisi l'option banane, l'option pare choc est à ce niveau plus pratique pour
cacher tout ça)

L’entretien se déroula à peu prés comme ceci :
- brave commerçant, me céderiez-vous un peu de peinture afin de finir cette tôle que vous avez eu la gentillesse
de me vendre il y a quelques semaines ?
-de quelle couleur s'agit-il, cher client ?
-eh bien, c'est tout bête, il s'agit d'un Connaught Green. Pouvez pas vous tromper !

Il me fut expliqué avec force détails, très gentiment, que ceci était une affaire de professionnels et qu'on ne
pouvait décider de préparer un mélange de peinture sans voir l'objet unique ! et faire moult contrôles
comparatifs. J'insiste sur le mot unique ! Ce qui est merveilleux c'est que même si nous avons choisi une teinte
dite de la gamme nous avons une Morgan unique !

Vous le saviez tous, probablement.

Je ne suis pas un professionnel, j'étais plutôt l'enfant de la maternelle à qui la maîtresse d'école indique quelques
notions d'aquarelles.

J'ai expliqué avec humilité que dans le contexte j'accepterais quelque variance dans le résultat, bon prince, on
me laissât jouer. Finalement ça a marché, mais je promets je ne le ferai plus. Promis, juré, si je mens je vais en
enfer.

Vers l'infini.

J'espère que François ne m'en voudra pas de dévoiler un aspect de son perfectionnisme fou ! Notamment en
matière de couleurs, nous ne parlerons pas aujourd'hui des autres améliorations qu'il a apportées à ses
précédentes Morgan.

Décider sur un échantillon de couleurs lui paraît nettement insuffisant, aussi se fait-il construire chaque année
une Morgan grandeur réelle, c'est sa troisième en deux ans, afin qu'il puisse juger correctement du résultat.
Je l'ai accompagné, au début du mois de mai à Malvern pour voir la construction de son dernier roadster et
découvrir sa couleur.

Voyage bien agréable, nombreux pub sympa, hôtel confortable, un petit bémol cependant, la fin de la première
partie, de Douvres à Malvern.

Pendant la dernière demi-heure du trajet aller, ma cervelle a failli connaître un sérieux bug, consécutif à
certaines redondances dans ses explications sur le choix de sa couleur.

Bon, ses angoisses chromatiques furent apaisées à la vue de l'auto partiellement peinte à notre arrivée.
La couleur lui convenait parfaitement. Ouf !

Nous avons passé sept heures dans les ateliers, fait connaissance avec le personnel particulièrement gentil.
Avait-il reçu une formation psychologique spéciale permettant de traiter le cas de mon ami avec ménagement ?
On a mangé à la cantine, tout le monde très sympa.

En sortant de la cantine, on a taché d'éviter l'atelier de peinture, j'ai plaqué François au sol façon rugby, juste à
l'entrée. C'était pour son bien.

Il a touché son roadster il y a trois semaines, il est très content. Bien qu'il m’ait avoué, qu'un très léger chouïa de
beige dans le gris, éventuellement, oui, non ? peut-être ? faut voir !

Messieurs les concessionnaires Morgan, à vos bons de commande ! François arrive.


Le révérend.